Leurs regards
Vivante - Autobiographie d'une vie avec handicap (Partie 1 / Ep. 2 : 2 mn de lecture )
Lire ou relire l’épisode 1 ? Ici.
J’apprenais des regards, j’apprenais des absences. Les présents étaient essentiellement femmes, mère, grand-mère, marraine, tantes, amies. Les absents, masculins. Qui jamais en un mois ne vinrent à l’hôpital.
Mon grand-père m’élevait comme un père, et nous étions unis d’un lien doux et puissant. Lui causer tristesse m’était dévastation. Son absence retardait le regard fatidique.
Mon oncle maternel était un signifiant, je pressentais déjà, plus tard je comprendrais. Le handicap gêne. Ce corps déformé, on ne sait le regarder. Cette vie, on la voit amputée, on l’imagine moindre, on n’en cherche pas plus, on détourne les yeux.
J’ai réappris le monde sous ce filtre nouveau. Durant ce premier mois, je n’eus de miroir autre que celui des regards, seuls reflets de la perte.
À 12 ans, le temps restait flou, l’épaisseur d’une vie, un concept abstrait, le « toujours », opaque, le « jamais », fumeux. Chaque heure qui passait me disait seulement : « Tu en es sortie vivante. »
Chaque jour, la victoire : s’asseoir, être debout, lever un peu le bras. Chaque jour, l’échec consolidé, le « jamais plus » probable, bientôt inexorable : ma main devenue morte, et qui le resterait. Dès lors et pour toujours, les regards partagés. Détournés ou, dans la rue, ne voyant plus que ça.
Plus tard, il y aurait des amants sans un regard pour ma main, il y aurait des amours, qui demanderaient à la toucher, à l’embrasser. Mais à 12 ans, je l’ignorais encore et je n’y croyais pas. L’adolescente rêvait de remarcher, mais ruminait aussi une question, ce n’était pas le moment, cela ne le serait jamais : « Quelqu’un m’aimera-t-il ainsi ? »
Quarante ans ont passé. Les regards passent ou lassent. Et je rejoins parfois le côté des absents ; si je me vois en vidéo, je détourne les yeux.
Notice: Texte rédigé sans IAg par Line Marsan, et publié en premier sur Panodyssey le 15 février 2026.
Illustration : Image générée par Chat GPT5.



Non seulement ton texte est émouvant et à fleur de peau. Mais en plus j'entends ta voix, un super accent occitan. J'adore.
Ton texte est poignant, émouvant. Il y a ce regard que l'on pose sur l'autre, celui qu'on pose sur soi. J'ai adoré ton texte Line. Il m'a traversé.